Florence Corbi 

 

Jouer avec le feu - Colin Lemoine

Florence Corbi joue avec le feu. Pour fixer la terre, pour figer la matière ductile. Pour rendre pérennes des formes qui, sinon, s’évanouiraient. Les hommes ont inventé le feu pour se défendre, nous disent les manuels. Ils l’ont surtout inventé pour se souvenir, pour conserver, pour garder la trace, pour éterniser le présent, pour transmettre, pour défier l’écoulement du sablier, pour contrevenir à la mort. Le feu n’anéantit pas, nous disent les sculpteurs, il solidifie nos rêves et consolide nos espoirs.

Pé(t)rir

Florence Corbi est un grand sculpteur. Elle est la glaise et la flamme, la boue et le feu, Prométhée et Vulcain. Elle conjoint les éléments – air, terre et feu. Elle conçoit des formes argileuses comme le font les hommes depuis la nuit des temps, comme y jouent les enfants depuis leurs plus tendres aurores. Malaxer, façonner, triturer, presser : les mains rejouent les mêmes gestes, depuis toujours. Premiers matins du monde où la paume découvre la terre, agrège, soustrait, arrache au réel des formes neuves, encore incertaines. Pétrir, c’est chérir, c’est prendre soin, avoir cure, avoir charge d’âme – celle de nos chimères.

Est-il plus humble que le sculpteur ? L’humilité, c’est l’humus, le limon et la terre noire, l’abaissement pour la saisir et l’agenouillement pour la prendre. Être humble, c’est venir à la terre. Et sculpter, c’est s’agenouiller au chevet du sol, à la surface de l’orbe. C’est accepter que les choses surviennent pas à pas, petit à petit ; c’est prendre des chemins des traverse, oser les tours et les détours, tolérer les ratés, les ratages, les fissures, les affaissements et les explosions.

Les pâtes à modeler et les châteaux de sables nous l’ont appris à notre corps défendant : nos ouvrages, même les plus beaux, menacent ruine.

Hasarder

Florence Corbi sait les propriétés de la matière. Elle les sait par cœur. Elle les sait par expérience. Les mots ne servent pas. La théorie échoue. Rien ne vaut la connaissance éprouvée sur le terrain, l’empire de la pratique, la vie empirique. Rien ne remplace le métier, la familiarité avec la boue, la caresse de l’outil. Rien ne remplace la porte du four, celle que Florence peut passer des heures à ne pas ouvrir, de peur d’y découvrir ce qu’elle aime sans mot dire : l’imprévu.

Auguste Rodin approuva l’aléatoire, Marcel Duchamp homologua l’accident. Florence Corbi, à leur suite, défie le hasard. Elle ne le répudie pas, non. Qui saurait jamais abolir le hasard ? Quel coup de dés pourrait lui tenir tête ? Non, déjouer le hasard, c’est l’accepter, lui faire bonne place, le repérer puis le révérer. C’est, comme le fait Florence, infléchir son projet au nom de la contingence, quand survient un événement, quand quelque chose arrive. Or, combien sont-ils les marins capables de vrais coups de barre, les artilleurs capables de changer leur fusil d’épaule, les êtres doués d’une sagesse résolue ? Qui sait vraiment, comme Florence, se hasarder du côté du hasard ?

Cautériser

La vie, Florence Corbi lui rend hommage et justice par le feu. Non qu’elle brûle sa vie – les pyromanes et les artificiers sont des faiseurs –, elle prend juste soin du vivant, elle en attise l’ardeur, elle souffle sur les braises. Portant à cuisson des songes de glaise, elle infuse des formes enfouies. L’incandescence est son royaume. À la mort, à la vie.

Et de sa vie, Florence ne parle guère. Derrière ses silences et ses yeux embués se devinent les brèches, les luttes, les sortilèges de la douleur, les crevasses sans complaisance, les chagrins sans miséricorde, et les rais de lumière.

Sa vie, Florence l’a changée. Finis les doléances et les alentours. Finis les ondes et les chiffres, les allégeances et les observances. Fini le travail qui éloigne – de la nécessité et de de la fidélité. Finies les fausses manœuvres, les corvées laborieuses, les injonctions paradoxales. Finie la comédie.

« On ne va pas à la terre par hasard », murmure Florence dans un souffle. On le devine : si elle va à la terre, c’est qu’elle est allée à terre. C’est qu’elle y a mis un genou, peut-être deux. C’est qu’elle fut adoubée par la douleur, agenouillée sous le poids d’une histoire dont ses céramiques sont assurément l’épiphanie. Cuire, pour cautériser les failles.

Tromper

Comme Jean Carriès, Paul Gauguin, Ernest Chaplet et, plus récemment, Johan Creten ou Thomas Schütte, Florence Corbi avance à pas feutrés. À Orléans, Dieppe ou Sarrebruck, elle a exposé ses œuvres et imposé la souveraineté de son métier, de son habileté allègre. Allegro ma non troppo, car le modelage, la cuisson et la glaçure proscrivent les empressements et les urgences. Adagio du geste. Toujours.

Ses céramiques lactescentes, que l’on croirait poreuses comme le sucre, sont en réalité dures comme la vie. Elles coagulent l’évanescence du temps. Elles pétrifient le regard et les éléments, les rendent (à la) pierre. Comme les compositions diluviennes de Rachel Kneebone, que Florence aime tant.

Mirage infini que ces cristaux diaphanes qui ne veulent ni s’écrouler ni se briser, qui tiennent tête aux apparences. Ici, les brindilles sont des pieux, les échardes des glaives, les lamelles des lames. Le regardeur ne saurait être un toucheur, sauf à se méfier des textures et des épidermes. Règne de l’oxymore, quand l’onctuosité est menaçante, l’ourlet contondant et la beauté convulsive.

Florence le sait : sous sa somptuosité fractale, sous sa douceur spongieuse, le champignon peut nourrir ou tuer. À chaque seconde. Comme chaque seconde. La splendeur est un dard, et le sculpteur un trompe-la-mort qui trompe l’œil.

Opérer

Parfois un bleu vénéneux fait irruption.

Encre maligne, azur maléfique.

Bleu du ciel et de l’hématome.

Fleur bleue, fleur du mal.

Fleur bleue du mal.

Florence ne travaille pas.

Elle opère.

Ses outils ressemblent à ceux du chirurgien.

Scalpel, bistouri.

Fil du rasoir.

Taire

Disposés dans l’herbe ou contre un tronc, à la lisière des arbres ou à l’orée d’un bois, les champignons de Florence Corbi sont plus vrais que nature. Comme les velours d’Ingres et les peaux de Rembrandt, ils sont trop beaux pour être vrais.

La raison en est simple : Florence ne cherche pas ni la ressemblance photographique, ni la tromperie optique. Elle ne poursuit jamais la virtuosité strictement illusionniste. Aucun intérêt. Quel alchimiste condescendrait à être prestidigitateur ?

Du reste, ces champignons ivoirins assument leur nature de porcelaine. Ils sont blancs, si blancs, trop blancs. D’une blancheur immaculée et exsangue – celle des vierges et des cadavres, des innocents et des moribonds. Sont-ils exempts de vie ou désertés par elle ? Est-on avant ou après le sang de la marée ? Est-ce le flot ou le jusant du monde ?

Beauté étale, beauté létale.

Mystère océanique dont seule Florence détient la clef.

 

 

 -------------------------------------------------------------------

 

Biographie

Née en 1967 à Bagnols sur Cèze dans le Gard. Vit et travaille à Lyon et à Sabran.

 

1988 : Formation à la photographie en laboratoire, reportages et travaux personnels

2002 à 2006 : Cycles de formation aux Arts décoratifs de Paris, dessin, nu, aquarelle et travail dans l’atelier de Claire Naudot, peinture.

2007 : Apprentissage technique de la terre et des émaux 

2010 et 2011 : Expositions au “ Carré des arts ” (Paris 11e)

2012 : Création de l’atelier de la Source (Paris 10e)

2014 : Reçue au sein de la Fondation Taylor

2015 : Installation atelier à Sabran (Gard)

2016 : Carte blanche - Hommage à Albert André - Biennale de Laudun

2017 : Expositions collectives : Paris, Orléans, Bellème, Jouy le potier, Tresques, Lyon, Pont Saint Esprit, Cavillargues;

Expositions personnelles: Vendôme, Pont Saint Esprit

 

Expositions

2013 :

  • Les Hivernales de Montreuil 2013
  • Galerie AREA (Paris)

2014 :

  • Exposition personnelle : La tour du Guet – Tresques, Gard
  • Colors of Velsen 2014, Sarrebruck, Allemagne
  • 240 messagers de mémoires, Musée d’Andenne, Belgique
  • Il est temps de…,  Dieppe
  • Festival d’Art contemporain, Tresques, Gard
  • Galerie municipale,Forbach, Moselle
  • L’art O’contemporain, Orléans

2015 :

  • Rencontre, Bagnols sur Cèze, Centre d’Art Rhôdanien. Exposition organisée par l’artiste avec deux peintres
  • Biennale de Sculpture de St Ambroix, La Filature, Gard
  • Colors of Velsen 2015, Sarrebruck, Allemagne
  • Espace "Carreaux d'art", Bagnols sur Cèze
  • Exposition Campo Santo, Orléans
  • Galerie "l'art en tête", La Ferté Imbault
  • Espace Formosum, Orléans

2016 :

  • Exposition Jardin des arts, Orléans
  • Biennale d'arts contemporains, Maison Albert André, Laudun
  • Exposition solo et installation en hommage à Albert André et Auguste Renoir, Laudun
  • Exposition "Blessures", commémorations du centenaire 14/18, Pont Saint Esprit
  • Exposition Campo Santo, Orléans
  • Galerie "l'art en tête", La Ferté Imbault

2017 :

  • Espace Christiane Peugeot, Paris
  • Galerie Laurent Potier, Vendôme
  • Galerie Tour de Guet, Tresques
  • Exposition "Magiques", Montour les Buttes
  • Art et Patrimoine, Bellême
  • Les Tupiniers, Lyon
  • Biennale d'Art Sacré Contemporain, Lyon
  • Journées du Patrimoine, Cavillargues
  • Campo Santo, Orléans
  • Galerie "l'art en tête", la Ferté Imbault

Voir l'interview de Florence Corbi sur TV8 - fr